En vedette !

jeudi 15 février 2018

René-la-Science (89)



— Tu voulais pas photocopier les billets, quand même ? Demandé-je, narquois.
— Et ton trou du cul, t’en veux une photo ? Ça pourrait servir comme photo d’identité si t’as pas trop de moustache, mon pote, commenta brièvement René.
Les photocopies terminées, René prit une chemise et les y inséra, puis il mit la chemise dans la sacoche et nous repartîmes en direction de Toulouse pour l’ouverture de la banque. Je demandai à voir mon conseiller financier, coup de bol il put me recevoir. Je lui signalai que je voulais mettre des valeurs et des papiers importants dans le coffre, mais aussi je voulais donner procuration à René pour le coffre. Nous remplîmes ces formalités, puis nous descendîmes dans la salle des coffres pour y mettre l’argent et les bons de caisse, ne gardant que les copies.
Une fois dehors, nous nous sentîmes mieux et allâmes prendre un café-croissants sur une terrasse. Une fois installés, c’est René qui attaqua :
— Alors, écoute-moi, mon Fortunio-des-campagnes, démarra-t-il. Je pars faire un petit voyage dès que possible, avec Colette bien évidemment. J’ai vendu une dizaine de mes pièces, mais au prix fort ce coup-ci, on n’est pas dans la vente en gros. Sur cette affaire, nous avons agi en philanthropes, puisque nous nous sommes attribué la petite commission qui nous revenait…
— Avec la grosse commission, t’avais peur d’être dans la merde, coupé-je.
— Toujours un peu scato, le Fortunio, concède René. Soyons sérieux, nous avons été des plus corrects envers ce pauvre Michel. Un traîne patins dont la seule chance a été de savoir faire faire par d’autres ce qu’il était incapable de faire lui-même. Et de trouver de sympathiques et désintéressés personnages comme nous. Nous aurions pu nous tailler la part du lion ou même tout garder et voilà que nous venons de nous défaire de la majeure partie du magot.
— Attends, le coffre est à mon nom et tu as procuration pour l’ouvrir. Le pognon n’est pas encore à notre Michou et même nous ne savons pas s’il est bien intéressant de mettre le coffre à son nom. Il risque d’être mis sous tutelle, et s’il y a tuteur, va donc lui expliquer au tuteur en question l’historique du contenu du coffre…
— Exact, et c’est là que je voulais en venir. Que comptes-tu faire à partir de maintenant ?
— Je vais aller voir Michel et essayer d’être seul avec lui. Je ne sais pas ce qu’il entrave à ce qu’on lui dit, mais je vais tout lui dire. Cela avant tout. Ensuite, je vais bien mettre Magali au jus…
— Ça, tu l’as déjà fait, coupa ironiquement René.
— Je vais, voulais-je dire, mettre Magali au courant. Au courant d’une partie, lui dire qu’il y a du fric, enfin je ne sais pas quoi exactement, mais il faut bien qu’elle sache un peu quelque chose.
— Tu te méfies toujours d’elle ? Demanda René.
— Oui, je pense que c’est une fille bien, en plus elle s’est reprise depuis qu’elle a retrouvé son frère, mais c’est difficile pour moi de faire complètement confiance après son coup de fil à Fauchet.
— Tu crois qu’elle ne te dit pas toute la vérité ?
(à suivre...)

dimanche 11 février 2018

Chronique de Serres et d’ailleurs III (21)



Auditrices et auditeurs qui m’écoutez, bonjour. « C’est en forgeant qu’on devient forgeron et c’est en sciant que Léonard de Vinci… ». Ainsi parlait Sara Toussetra, buraliste et aphoriste à l’humour cinglant qui concluait avec aplomb : « Et, à propos de Vinci, vous voyez ce que je veux dire, des spécialistes du ni vu ni connu, j’t’embrouille, du fric dans les poches et des fouilles en or, pour parler poliment… ».
Est-il possible de contredire une telle diatribe en ce moment ? Car j’avais cru comprendre que c’est en voyant la une du journal que je lui tendais qu’elle avait tilté sur ce que le quotidien nommait le fiasco de Notre Dame des Landes. Et, bien sûr, je supposai donc qu’elle pensait à cette grande société spécialisée dans les travaux publics et la gestion d’autoroutes, chouchoute du sarcovizir et notre-dame de hollande. Il était évidemment question de l’indemnité que l’Etat pourrait devoir lui verser suite à l’abandon du projet d’aéroport. Car bien sûr, de nos jours, il y a ceux qui gagnent leur vie en travaillant, plus ou moins bien rémunérés mais en travaillant, et ceux qui gagnent de l’argent simplement pour avoir attendu assez longtemps afin de se voir indemniser de ce qu’ils n’ont pas gagné mais auraient pu gagner. Et Léonard de Vinci sous les auspices de la vierge ne peut que se forger une félicité qui le fait pleurer de tendresse. Sans compter qu’une telle indemnité jouit certainement d’un statut fiscal généreux pour qui sait faire usage des règles, dérogations et faveurs en vigueur.
Mais foin de toutes ces suppositions et évoquons avec nostalgie ce si beau projet que des technocrates aujourd’hui retraités sinon révolus avaient mis sur le vert tapis des terres agricoles et des bocages de la Loire-Atlantique. Ce bel aéroport fut imaginé avec la perspective d’y accueillir les vols du Concorde vers New-York, ce dernier a été enterré depuis quelques années, le premier est en voie d’inhumation. Il y a une étonnante continuité dans l’obstination des élus et des administratifs à vouloir de grands et coûteux projets et dans leur acharnement à bétonner le paysage de manière quasi irréversible. Ils ont un surprenant entêtement à vouloir imposer une vision mégalomaniaque dont les effets financiers, s’ils coûtent au contribuable, répandent une manne généreuse sur un certain nombre de petits et gros malins qui se feront construire de somptueuses villas loin des terres défigurées par leurs œuvres maléfiques. Tout cela sous couvert d’un fonctionnement démocratique dont nul ne devrait ignorer qu’il est manipulé par les médias bienpensants de gauche, du centre ou de droite. Il y a même eu un référendum en faveur de l’aéroport et ceux qui ont voté dans ce sens auraient dû savoir qu’en votant majoritairement oui on leur donnerait du non et vice versa, en référence au référendum sur le traité constitutionnel européen.
Ce grand projet a mobilisé des experts, des juges, des forces de l’ordre, le Conseil d’Etat et pattin couffin, sans oublier les réunions, les rapports, les petits fours et les boissons y afférentes. Les écologistes officiels ont soufflé le chaud et le froid. L’Etat a fait l’acquisition de terres dont on se demande à qui elles reviendront maintenant : peut-être aux propriétaires expropriés et plus sûrement à l’agrandissement de grandes exploitations agricoles qui sauront se placer sous la bonne gouttière, par exemple quelques membres du syndicat agricole officiel et prébendé par l’Etat. Quand on fait un tel projet et qu’on n’a pas été capable de le faire aboutir sainement au bout de cinquante ans, il y a toujours des dégâts collatéraux comme des gains insoupçonnés.
On voit par-là qu’il est plus facile de faire décoller le papier peint qu'un aéroport.

jeudi 8 février 2018

René-la-Science (88)



— Vu, ça marche pour moi, répondis-je. Je monte dans votre tacard, Monsieur Hoblette ?
— Oui, et à partir d’aujourd’hui on se tutoie et tu m’appelles Henri. Mais peut-être on se reverra jamais, qui sait ? Dit Hoblette. Juste une chose : les cantines vont sortir en brancard.
Il alla à la porte et fit signe au chauffeur de l’ambulance qui sortit et ouvrit les portes arrière du gros break Mercédès surélevé. Il sortit un brancard et Hoblette le rejoignit. Ils entrèrent tous les deux dans la maison et posèrent le brancard au sol. Le chauffeur nous salua brièvement, écarta des couvertures et, avec Hoblette, ils mirent les cantines sur le brancard, les couvrirent et les bordèrent soigneusement, puis sortirent comme s’ils portaient un blessé. Ils chargèrent la civière à l’arrière du break, Hoblette monta à l’arrière après avoir signalé au chauffeur que je venais en passager. Je rentrai dans la maison, je mis ma veste et sortis avec la sacoche. Je montai devant à la place du passager. Nous démarrâmes en souplesse, le chauffeur resta muet et concentré sur son volant.
— Vous me déposerez dans environ cinq kilomètres, je vous préviendrai, lui dis-je.
— Bien. L’autre monsieur nous suit en voiture ? Me répondit-il.
— Oui, il suivra de loin, mais c’est prévu.
Il ne desserra plus les dents et je lui en sus gré. Je préparai mes clés et j’attendis. Dès que nous arrivâmes en vue de chez Michel, je vis de loin mon fourgon, pas d’autre véhicule, tout va bien. Je signalai au chauffeur que c’était l’endroit. Il s’arrêta à côté du fourgon, me fit signe des yeux, je sortis de l’ambulance et il repartit sans mot dire. Je montai dans mon fourgon, je démarrai et partis en direction de Clézeau où je trouvai mon René garé sur la place. Il monta aussitôt dans mon fourgon.
— Allez, vas-y démarre et pars sur Toulouse. Ne traînons pas ici, me dit-il.
— L’air de rien, il est déjà sept heures, je comprends pourquoi il voulait arriver à quatre heures du matin, dis-je. Et si ça en tombe, il fonce lui aussi mettre tout cela dans un coffiot en banque.
— Peut-être, mais maintenant c’est son problème. Quant à nous, on s’arrête en passant à mon boulot, on va dans les bureaux et on photocopie les bons, ça peut toujours servir… vérificassiônne ! Dit René.
— Pas bête, y’a pas trop de monde chez toi là-bas à cette heure ?
— Personne, sauf moi des fois. Quoique depuis que je suis avec Colette, j’avoue que je me lève plus tard… Mais si jamais quelqu’un arrivait, je te présenterais comme un client. Nous faisons des photocop’s, ça passera sans problème. Mais en tout cas, on ne traîne pas, dit-il. Tiens, on arrive, tourne à droite, là, tu vois, tu rentres sur le parking. Gare-toi devant, c’est bon. On y va.
C’était la première fois que je venais à son boulot. De jolis bâtiments, sur un seul niveau, des extérieurs soigneusement entretenus et fleuris. Nous entrâmes dans les bureaux, René alluma immédiatement la photocopieuse et j’ouvris la sacoche. Je sortis les bons et nous commençâmes à photocopier. 
(à suivre...)