En vedette !

jeudi 20 décembre 2018

Le temps de l'éternité (33)


Passé minuit, il se réveille brusquement. Il entend des appels, on dirait des voix étouffées. Comme la nuit où il s’était trouvé seul dans la maison, cette fameuse nuit… Il enfile rapidement un vêtement, prend une lampe et se dirige vers l’escalier de la tour. Il arrive dans la bibliothèque et – est-ce un hasard ? – sa lampe s’éteint. Il regarde vers l’escalier qui monte aux chambrettes. Il y voit une lueur, il entend toujours de sourds gémissements, il se précipite dans l’escalier, regarde vers le haut et voit des silhouettes blafardes, les mêmes ectoplasmes qu’il avait déjà entrevus. Il sent tous les poils de son corps frémir et se hérisser mais il continue à monter. Il tient  toujours sa torche, elle se rallume, tout disparaît. Seule reste une odeur étrange, cette odeur fétide qui monte certainement de la cave. Tout est calme sur le palier, il allume la lumière et entre dans la chambre sud. Rien, juste la faible lueur d’un croissant de lune. La chambre ouest est tout aussi paisible. Il ouvre la porte de la chambre aveugle du milieu. En entrant, il est pénétré d’une atmosphère morbide. L’odeur y est plus prenante, comme mêlée de relents de fumée. Il examine tous les recoins mais la pièce est vide. Il sort et laisse la porte ouverte. Intrigué, il prend l’échelle qui est restée sur le palier, il la dresse et ouvre la trappe. Il monte et passe le buste, éclairant vivement d’un côté à l’autre. Pas même une chouette ou une dame blanche pour expliquer ce qu’il a entendu. Rien. Il referme la trappe et enlève l’échelle. Il redescend dans la cuisine, tisonne un peu le feu dans la cheminée et regarde, pensif, les flammes renaître. Il reste là, à ruminer, pendant près d’une heure puis, transi, retourne se coucher.
Le lendemain matin, il prend sa décision. Il faut qu’il parle de tout cela à quelqu’un. Alors, pense-t-il, Tomi est un gars solide, je le connais bien, c’est la seule personne à qui je puisse en parler. Sinon, il reste Galipette. Mais celui-ci est un bavard, qui sait ce qu’il pourrait raconter partout ! Donc, il part voir Tomi.
Par chance, Tomi est attablé devant son petit déjeuner. Il a soigné son bétail et il est seul à la ferme. Il invite Pijm à partager son repas et semble tout disposé à l’écouter. Ce dernier lui raconte la visite nocturne du mois d’août, la rencontre avec le kabouter Tin Quiète, la petite église puis enfin les évènements de cette nuit. Tomi semble bien perplexe.
-          Ecoute, fieu, un autre que toi me raconterait des carabistouilles pareilles, je lui dirais tout de suite d’aller se faire foutre. Mais toi, quand même, t’es pas un zievereir, t’as pas l’habitude de zwanzer ! Alors je sais pas quoi te dire. T’es sûr que ça te fait pas du mal de vivre tout seul dans cette grande baraque, ça doit te porter sur les nerfs, je crois, moi !
-          Tomi, tu l’as bien dit, je ne suis pas du genre à avoir des visions et à croire n’importe quoi. Tu sais, ça ne m’amuse pas de venir raconter des trucs incroyables et si je suis venu te voir c’est parce que j’ai confiance en toi. Je sais que tu n’iras pas raconter tout cela partout. Je n’ai pas osé en parler avec Galipette…
-          Ah, fieu ! Ça c’est sûr, c’est un sacré babeleer,[1] mais crois-moi, il sait aussi tenir sa langue quand il faut. Mais bon, je comprends… Par contre, ce que je comprends pas, c’est que tu as acheté cette maison alors que tu savais qu’y avait des fantômes dedans ! Dit Tomi en se servant un grand bol de café. Tu veux une jatte, toi aussi ?
-          Oui, répond Pijm. Mais attends, Tomi, je dis pas que c’est des fantômes ! Je sais pas ce que c’est ce que j’ai vu. Et puis, le kabouter, tout de même ! C’est pas un spook[2], j’ai parlé avec lui, je te dis ! Et je l’ai vu comme je te vois…
-          Et tu as vu une église qui n’existe pas !
-          Oui, tu as raison mais j’ai retrouvé les ruines…
-          Et elle est tombée en ruine en une nuit ? A d’autres, fieu. Ecoute, moi je crois pas trop aux fantômes, j’en ai jamais vu mais il parait que ça existe. Mais je vais tout même pas venir habiter chez toi pour avoir la chance, un jour, de voir un fantôme, j’ai autre chose à faire, moi. Bon, rassure-toi, je te prends pas pour un zot[3] ! T’as encore la tête sur les épaules mais je crois que tu es un peu fatigué. Tu devrais te changer les idées, je sais pas, moi, tu devrais sortir, aller au cinoche, et maintenant que t’es séparé de ta femme, tu devrais aller draguer. Tiens, t’as Dédé, le charpentier de Bourgnazan, y va tous les vendredis soir à l’Elbo à Agen. Tu devrais y aller un vendredi, allez, je vous accompagnerais, tu verras, y’a de la mijolle[4] à gogo !
-          Tu as peut-être raison. Et ta femme, elle va dire quoi ?
-          Ma femme, je lui dis rien, je lui dis que j’ai une réunion et puis c’est tout. Ou un match, c’est mieux, y’a la troisième mi-temps. Ha ha ha !
-          Bon, mais ça ne résout rien, je dois certainement me changer un peu les idées mais ça ne me donnera pas la solution pour mes histoires. Comment tu crois que je pourrais retrouver le kabouter ?
-          Pijm, fieu, n’insiste pas. Tu vas voir, si tu te trouves une gonzesse, déjà tu vas voir la vie autrement. Ne m’dis quand même pas que t’es tombé amoureux d’un kabouter, ah ah ah ! Allez, je te rappelle jeudi et je te confirme pour vendredi ?
-          Tope là, d’accord. 
(à suivre...)


[1] Bavard
[2] Fantôme
[3] Fou
[4] Demoiselle

dimanche 16 décembre 2018

Chronique de Serres et d’ailleurs IV (14)


Auditrices et auditeurs qui m’écoutez, bonjour. Le métier de journaliste devient de plus en plus dangereux. Rien que pour l’année 2018, de janvier à septembre, 56 journalistes ont été tués de par le monde, ce qui est plus que pour toute l’année précédente.
Mais ce sont surtout les reporters et les journalistes politiques qui sont touchés car il existe des spécialités dans le métier qui sont plus sédentaires et moins soumises au danger. De plus, c’est aussi un métier enivrant, il suffit de lire les rubriques sportives des journaux pour constater que bon nombre de leurs rédacteurs ont une nette tendance à abuser de substances grisantes. Et je ne parlerai pas des commentateurs sportifs audiovisuels. Mais s’il est un secteur où le lyrisme enivré des papivores commence à tenir le haut du pavé, c’est bien dans les suppléments « spécial éco » de nos journaux qu’on le découvre. Le journaliste économique est au journalisme ce que la romance est à la littérature, la quintessence du bon goût le plus kitsch. Ce journaliste-là ne se contente pas d’être grisé, il cultive aussi ses propres délires hallucinogènes qui le poussent en outre à néologiser gros comme le bras, de préférence dans un jargon d’apparence anglo-saxonne, cela fait plus économique, plus financier et pour tout dire plus capitaliste de bon aloi.
Pour apprécier la substantifique moelle de la romance économique, on peut se porter vers les suppléments « spécial éco » de notre généreuse PQR, en clair la presse quotidienne régionale. J’ai eu le bonheur de feuilleter ainsi un de ces suppléments gratuits car largement payés par les annonceurs publicitaires. En effet, toute bonne analyse économique se doit d’être sponsorisée sinon elle pourrait être suspectée d’indépendance ou – qui sait ? – de marxisme, de gauchisme ou d’anarchisme. Donc la lecture en est d’autant plus facile que l’on peut se dispenser de lire la réclame. Tout supplément de ce genre qui se respecte se doit de présenter des analyses d’experts, quelque dirigeant de chambre consulaire par exemple que l’on aurait sorti du placard pour la circonstance afin de nous abreuver de quelques tautologies et idées toutes faites. Ensuite, il est habile de préserver ses arrières en n’assénant pas trop de vérités définitives et, en l’occurrence, mon supplément annonce que, dans la région étudiée, la situation économique est contrastée selon les secteurs et que la saison estivale touristique fut complexe. Voilà qui nous en apprend.
Ensuite vient le langage guerrier avec les industries qui se lancent à l’assaut, qui musclent leurs positions et qui partent à la conquête du monde. Après, il est incontournable de parler d’innovation sous peine de passer pour ringard : celui qui ne parle pas d’entreprises innovantes et de start-ups se voit aussitôt relégué aux oubliettes du langage médiatico-politique. Une fois cela dit, il faut parler de création, de créativité, de recherche de financement et de performance. Et de solliciter les experts afin de booster la création et l’innovation dans l’entrepreneuriat.  Mais, last but not least, le fin du fin est d’évoquer les coachs, les fablabs et le coworking. Faute de tels mots magiques, l’hallucination ne serait pas au rendez-vous et au bout de huit pages, publicité comprise, j’avoue que déjà la tête me tourne.
On voit par-là que, pour nous aérer le cerveau, nous pourrions faire une pause-café et je vous conseille d'aller au "Art coffee break" à Marmande, au complexe commercial de Lolya. C'est un nouveau salon de thé-café où sont exposées de très belles œuvres d'une artiste peintre et où on peut aussi trouver le livre de Brigitte Macia "Les trois vies". Un agréable lieu de détente dans une atmosphère artistique.

jeudi 13 décembre 2018

Le temps de l'éternité (32)


Malgré une tabatière de toiture, on y voit mal. Il essaye de s’éclairer avec sa petite lampe. Cela n’est pas suffisant, il part à la recherche d’un éclairage plus puissant. Il remonte et cette fois il y voit clair. Il y a juste une malle en métal. Il jette d’abord un regard circulaire sur la toiture puis sur le plancher. L’ensemble paraissant en bon état, il se dirige vers la malle. Des toiles d’araignées s’accrochent dans ses cheveux mais il n’y fait pas attention, intrigué qu’il est par cette malle. Il essaye sans succès de l’ouvrir. Il la tire vers la trappe et accroche malencontreusement le bout de l’échelle. Il entend un glissement, l’échelle tombe avec fracas sur le palier. Le voilà coincé dans ce grenier, mécontent de son sort et de sa maladresse.
La malle en fer semble solide, il la saisit par une poignée et la fait glisser dans l’ouverture. Doucement, il la fait plonger puis la lâche. Elle atterrit, à moitié sur l’échelle et à moitié sur le sol. Cela lui fait donc un peu moins de hauteur. Il se glisse doucement dans l’ouverture en se maintenant avec les coudes. Il se laisse tomber sur la malle. L’atterrissage se fait un peu durement mais il est libéré. Il range l’échelle et ferme la trappe. Il essaye encore d’ouvrir la malle, le couvercle s’ouvre. Il trouve dans cette malle un bric-à-brac de serviettes, de papiers, d’instruments médicaux, de boites et de flacons. Il la referme et, la soulevant par les poignées latérales, il la porte jusque dans la bibliothèque où il l’inventorie un peu plus sérieusement. Les serviettes sont jaunies et sentent le renfermé. Les papiers semblent peu intéressants, plusieurs petits carnets avec des indications qui paraissent codées ou abrégées ainsi que des colonnes de chiffres. Il y a un nombre important de petits flacons de type pharmaceutique, les uns contenant des liquides et les autres des pilules et des gélules. Il y a un stéthoscope dont les tuyaux sont craquelés et tombent en morceaux, des bistouris, des sortes de cuillers, des haricots et d’autres instruments. Pijm entreprend de trier, il descend chercher des sacs en plastique et met dans un les tissus, dans un autre les flacons, dans un troisième les instruments en métal. Il laisse dans la malle les papiers. Il fouille un peu et tombe sur un ausweis au nom de Séraphin Verquier, apparemment un titre pour circuler dans la zone occupée. Ce nom lui rappelle quelque chose, il a dû le lire dans les notes de Boriais. Il met de côté quelques papiers, descend les sacs en plastique et la malle qu’il ouvre devant la cheminée où il brûle tout ce qu’il reste comme papiers. Il reprend les notes de Valmy Boriais où il constate qu’en effet un nommé Verquier avait été locataire de La Furetière de 39 à 42. Celui dont Boriais avait demandé la résiliation du bail en raison d’agissements douteux. Le reste n’a rien de passionnant mais il hésite, il le brûlera plus tard.
Cela le laisse rêveur car il a peine à croire que cette malle ait pu rester aussi longtemps dans ce grenier sans que personne ne s’en préoccupe. Ne serait-ce que lorsqu’il y a eu des interventions sur la toiture…
Il sort la malle et la nettoie à grande eau. Galipette arrive à ce moment-là et Pijm l’invite à entrer boire l’apéritif.
-          Milodiou, tu as trouvé une chouette cantine, y’avait pas un trésor dedans ?
-          Non, rien que des merdouilles. Des trucs médicaux, des papiers, des serviettes et des pilules. Je crois que c’est dans la maison depuis la guerre, enfin la dernière… A ce que je sais, il y avait eu un docteur qui avait loué La Furetière
-          Eh bé, ça m’étonne pas, Raymond lui habitait pas le château et il ne s’intéressait qu’à son exploitation. Edgar, lui, il entassait plutôt qu’il ne débarrassait. Mais fouineur comme il était, ça m’étonne quand même qu’il y ait pas fouillé dedans…enfin, j’en sais rien, il ne m’en a jamais parlé, tu sais, c’est tellement grand cette bicoque !
Quelques verres plus tard, Galipette rentre chez lui et Pijm se réchauffe rapidement un frichti. Puis il va se coucher, vers neuf heures, dans une des petites chambres qu’il a arrangée agréablement.
(à suivre...)