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dimanche 13 juin 2021

Contes et histoires de Pépé J (38) Le bon gros rire gras

Oreilles attentives de Guyenne et Gascogne, bonjour. Aujourd’hui encore, une histoire que je dois à Bettina, auteure qui habite en Bourgogne et qui est nouvelliste et romancière. Une histoire ou plutôt un conte que je m’empresse de vous livrer et qui s’appelle : « Le Bon gros rire gras ».

Il était une fois un bon gros rire, bien gras, qui ne cessait jamais de s'esclaffer, de se réjouir, de se vanter et de tout prendre à la légère. Rien ne pouvait l'arrêter de rire. Tout le réjouissait, la vie, l’amour, la mort, et jusqu'au malheur des gens. Chacun commençait à le trouver un peu pénible, à s'en lasser, à trouver son rire lourd, on le fuyait, mais il continuait à rire tout ce qu’il pouvait. Sa solitude ne lui pesait même pas. Un jour, pourtant, il rencontra une larme qui se promenait sur le chemin de la forêt. Dès qu'il la vit, il se mit à s'esclaffer en se tenant le ventre.

– ha ha ha ! Mais pourquoi es-tu triste ? Souris à la vie, fais comme moi, prend les choses du bon côté. Tu verras, la vie te sourira.

– C'est que, répondit la larme, je suis perdue, je ne sais plus où aller...

– Ha ha ha, "perdue", tu ne "sais plus où aller"... mais ce n'est pas grave, remets-toi, souris, il y a toujours un port pour chaque marin qui part, et puis, perdu, perdu, nous sommes tous un peu "perdus". C'est souvent agréable de l'être, ça nous change de notre réalité monotone et banale...

La petite larme retenait son souffle, se disait que non, décidément ce bon gros Rire gras ne comprenait pas, qu'il ne comprenait rien. Il ne cessait de rire en se tapant sur le ventre et en répétant " perdue !", "perdue !", "elle est perdue!"...

– Je ne comprends pas ce qui te fait rire ainsi. On rit quand les choses sont vraiment drôles non ? Ou qu'elles ne vous touchent pas vraiment... mais moi, tu vois, je souffre. Et ton rire... me détruit un peu plus.

– Mais voyons, tu manques d’humour… tu me dis je "suis perdue", mais ce n'est pas un drame quand même…

– Oui, tu as raison, être perdue n'est pas un mal en soi, mais la raison qui fait que je suis perdue l’est, vois-tu… et cela me dévaste.

Le bon gros Rire gras, un peu ému, arrêta soudain de rire. Il demanda à la larme quelle était la raison profonde de son malheur.

La larme répondit :

– Ma mère m'a abandonnée, mon père est en prison, et je n'ai plus personne pour m'aimer ni pour s'occuper de moi. Je suis donc sans abri, sans secours ni argent.

Le bon gros Rire gras cessa alors soudain de rire. Il essuya une larme discrète pour ne pas être vu, et il réalisa qu'il riait un peu à tort et à travers et souvent à mauvais escient. Il prit soudain conscience qu’il pouvait faire mal à rire de tout, que certains sujets méritaient plus de gravité.

Pour finir, il pensa même qu'il y avait parfois de bonnes raisons de pleurer.

Alors, plein d'empathie, il serra la petite larme dans ses bras avec affection, il la sécha et lui fit de gros bisous pour la consoler de se sentir abandonnée.

Il lui promit de lui apprendre à rire dès qu'elle aurait retrouvé confiance, santé et amitiés.

Mais il lui précisa tout de même que parfois, dans la douleur, le meilleur remède était de sourire, que cela évitait de rendre la souffrance victorieuse, que le rire était un bon bouclier contre le souci, le mépris et la misère.

La petite larme, dans un effort surhumain pour surmonter sa peine, le comprit alors, et pour lui faire plaisir, lui fit son plus beau sourire.

Les deux amis partirent sur le chemin, en se tenant par la main. Mieux, ils décidèrent de ne plus jamais être loin l’un de l’autre. Alors, le bon gros rire bien gras, sourit à travers ses larmes.

 

 

Cric crac, c’est tout et c’est une vraie histoire.

 

 

 

jeudi 10 juin 2021

Dernier tableau (32)

– Non, je ne le connais pas mais j’ai eu l’occasion l’autre jour de rencontrer une dame, une peintre qui expose quelques toiles dans cette galerie et je voulais les voir. Je ne sais pas si vous connaissez Madame Weill-Lucet !

– Ce nom me dit quelque chose, je crois qu’elle est venue ici et j’ai peut-être fait un cadre pour elle. Je ne sais plus. En tout cas, si vous me laissez une grosse heure, disons deux maximum, vous pourrez repartir avec votre portrait. Bien sûr, il vous faudra revenir pour l’autre tableau.

– Mon bus est à seize heures trente-huit à la gare routière, je repasse à quinze heures trente, qu’en pensez-vous ?

– Je ne vous ferai en aucun cas manquer l’heure. Allez donc visiter la galerie Lautort, vous pouvez y aller de ma part si vous le voulez, vous serez bien reçu.

 

Il part donc d’un pas tranquille. Ce dédoublement du tableau le laisse tout de même un peu perplexe. Comment se fait-il que nul n’ait été intrigué par l’épaisseur du cadre ? Et qu’est-ce qui a poussé Leyden à cacher ainsi ce portrait ? Dussieu père avait peut-être la réponse, mais il n’est plus. Il reste ses carnets, pour autant que son fils les retrouve…

Plongé dans ces réflexions, il arrive à la galerie Lautort. Il veut pousser la porte, pas de chance, la galerie n’ouvre qu’à quinze heures. Il se retourne et se retrouve nez à nez avec un quadragénaire qui lui sourit.

      

– Bonjour monsieur, vous veniez pour voir ma galerie ?

– Oui, je viens de la part de monsieur Dussieu. Il fait un petit travail pour moi en ce moment et m’a suggéré de visiter votre galerie.

– Vous avez de la chance, je n’ouvre pas avant quinze heures, mais je ne vais pas laisser devant la porte quelqu’un qui vient de la part de monsieur Dussieu. Je suis là, je vais vous ouvrir, vous êtes le bienvenu.

– Je ne voudrais pas déranger…

– Non, pas du tout, je vais allumer, entrez donc. Je vous laisserai visiter à votre aise. Vouliez-vous voir quelque chose en particulier ?

– Je suis de passage à Morlaix et j’ai rencontré dernièrement madame Weill-Lucet qui m’a parlé de votre galerie.

– Double recommandation alors…

– Madame Weill-Lucet ne sait pas que je suis ici, je serais seulement heureux de voir ce qu’elle fait.

– Ses toiles sont dans l’autre salle, vous voyez la porte au fond ? Elle fait des choses très intéressantes, vous verrez.

– Je ne suis pas un connaisseur, loin s’en faut. Et je vais vous avouer que je ne suis pas un acheteur potentiel, mes moyens me permettent bien peu de choses.

– Peu importe, si vous aimez les belles œuvres, vous êtes le bienvenu. Il y a aussi des sculptures ici. Je ne vous demande qu’une seule chose : si vous avez apprécié mon accueil et les œuvres présentées, dites-le autour de vous, faites-moi un écho favorable et vous me ferez non seulement plaisir mais aussi la meilleure des publicités. Je vous laisse visiter et si vous avez besoin de moi, je suis là.

 

Hervé se met donc à flâner dans la galerie, mais assez impatient de voir ce que fait Sara, il passe donc dans l’autre salle. Il cherche et trouve assez vite quatre toiles figuratives. Une nature morte qui lui semble assez banale, deux paysages qui lui plaisent et le dernier qui représente un groupe, un peu comme une étude, diverses femmes suivant des profils différents. Ce dernier lui plait beaucoup. Il contemple ensuite les autres tableaux, les sculptures et, avant de quitter cette salle, il examine de nouveau les toiles de Sara. Revenu dans la première salle, il en fait à nouveau le tour. Il trouve qu’il y a une bonne cohérence dans la diversité des œuvres exposées. Il s’apprête à repartir lorsque le galeriste s’adresse à lui.

 

– Vous avez vu ce que vous vouliez voir ?

– Oui, j’ai fait le tour. J’aime beaucoup l’étude de visages de madame Weill-Lucet.

– Oui, Sara fait de belles choses. Et que pensez-vous de la nature morte ?

– Ce tableau ne me dit rien, mais je vous l’ai dit…

– Bien sûr, je peux comprendre mais j’aime beaucoup ce tableau. Les couleurs et le fond… Elle arrive là aux limites du figuratif et de l’abstrait. Quand Sara passera à l’abstrait, elle trouvera sa voie, vous verrez…

– Je ne voyais pas les choses comme cela, il faut peut-être que je réexamine ce tableau…

– Venez, allons-y ensemble, j’aime partager mes goûts. Mais rassurez-vous, je ne chercherai pas à vous les imposer.

 (à suivre...)

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dimanche 6 juin 2021

Contes et histoires de Pépé J (37) La palombe noire

Oreilles attentives de Guyenne et Gascogne, bonjour. Je vais vous parler d’un livre régional écrit par Alain Dubos et qui s’appelle « La palombe noire », publié en 1997 aux Presses de la Cité. L’action se situe dans le département des Landes, entre Chalosse et landes, c’est l’histoire d’une famille de grands propriétaires, entre 1900 et 1920. Ils sont les maîtres d’un bon nombre de métairies et de vastes étendues de forêts de pins, exploitées principalement pour la résine. La famille, c’est tout d’abord Joseph Capestang, le père, maître de son domaine et de ceux qui y vivent. Il y a la mère aussi, Marie-Marthe qui n’est que l’ombre de son mari. Puis les fils : Louis, l’ainé qui, dans la trace de son père, montre bien que c’est lui qui reprendra la domination paternelle. Puis François, plus éclectique et viveur, charmant et un peu magouilleur, gentil et toujours prêt à se rapprocher de son ombrageux frère, Adrien qui est tout ce que François n’est pas et réciproquement. Adrien a eu une enfance lourdement marqué par la poliomyélite et la tuberculose, d’hôpitaux en sanatoria, Adrien le boiteux que ses parents ont délaissé par peur de la maladie et de la contagion qui aurait pu affecter Jacques, le petit dernier, si faible et si précieux.

 

Louis vit avec application sa vie de futur maître, François navigue avec son automobile Chenard et Walker entre Bordeaux et le domaine, Jacques lui, au début du livre est enfoncé dans son lit, dévoré par la fièvre typhoïde. Il s’en sortira et pourra continuer ses études chez les pères. Et Adrien vit seul dans une rustique cabane entre marais et forêt des landes. Il essaye de cultiver un maigre bout de terrain avec sa patte folle, chassant la palombe et le petit gibier. Il vit en marge de sa société familiale mais aussi en marge de la société des fermiers et gemmeurs qui le considèrent toujours comme faisant partie des maîtres, même si on ne l’appelle pas monsieur Adrien comme on aurait dit monsieur Louis ou monsieur François.

Jusqu’en 14, la vie suit son cours, monsieur Joseph est un de ces propriétaires terriens qui vit de et sur son domaine, qui connait la terre et les hommes ; il n’est ni bonasse ni rapace, sévère parfois mais juste et humain toujours. La guerre va arriver, quatre années qui vont ravager la jeunesse du pays et, à peine a-t’ elle éclaté que Joseph va mourir. Et François aussi ; enfin, disparu ! Puis ce sera Louis qui reviendra vivant dans son corps mais délirant, rendu fou par le feu et la vision des morts sans sépultures. Mais je n’ai pas encore parlé de la fille de cette famille Capestang, Agnès. Elle a épousé Alexis Montabaud, levantin qui, jeune, a fui avec sa mère la Turquie. Brillant, il est devenu médecin-psychiatre et, ami de François, il est ainsi entré dans cette famille.

C’est là que Montabaud va prendre l’ascendant sur Louis, malade, et Marie-Marthe, la faible. Que connaît-il, lui, des travaux et des hommes ? Pas grand-chose sinon qu’on peut, avec de telles étendues, faire beaucoup de profits en négligeant les hommes et en méprisant la terre. Car son but est bien d’entrer dans le cercle très fermé des grands propriétaires du bordelais. Cupide et arriviste, il pourrait y arriver mais c’est sans compter sur Adrien le malingre, le boiteux qui, soutenu par l’amour de Lise, une réfugiée belge martyrisée par les militaires allemands et qui a échoué là. Adrien va découvrir les malversations de Montabaud et il réussira à le faire partir pour que les terres et les hommes puissent demeurer dans leur état.

 

Mais les hommes ne sont plus les mêmes, la guerre est passée par là. Les femmes non plus, elles ne sont pas parties au front, elles ont mené leur combat : arriver à tenir sur cette terre si difficile mais qui est la leur. Là où le livre s’arrête, on sent que le monde va changer.

Toute cette histoire tourne autour d’Adrien et de sa palombe noire qui lui indique le chemin, la route à suivre. Et Adrien, lui saura changer avec ces femmes et ces hommes.

 

Cric crac, c’est tout et c’est une vraie histoire.