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jeudi 28 juillet 2022

Dernier tableau (87)

 

– Ce macaroni a le cul bordé de nouilles ou alors il est cocu ou les deux à la fois. Il était à peine dans la rue Comédon qu’un taxi est passé, un retour de course je suppose. Il s’est arrêté et le Toto est monté dedans. Il ne va pas tarder à récupérer sa béhème.

– Encore faudrait-il qu’il sache rebrancher les fils du contact, tu ne penses tout de même pas que j’ai tout remis en place. Mais il va pouvoir remettre la main sur sa fausse monnaie et donner un pourliche royal au taxi, répond Hervé.


Ils attaquent le fromage dans la foulée, commandant une autre bouteille de vin rouge.


– Toutes ces émotions, ça me dessèche la gorge, déclare André. Mais je ne savais pas que tu avais une bonne descente toi aussi.

– Je ne bois pas souvent, mais quand je m’y mets, je m’y tiens. En tout cas, je retiens l’adresse pour les sandwiches. Je n’ai pas encore eu l’addition, mais j’ai comme l’impression que je reviendrai, dit Hervé en servant un verre de rouge.

– Par contre, au point où on en est, tu n’aurais pas un fauteuil ou un canapé à me prêter pour la nuit ? Je dépassais déjà la limite autorisée avant que tu me téléphones, mais maintenant le vinaigre des cornichons risque de faire virer le ballon. Et puis, ma bobonne n’aime pas me voir rentrer avec l’haleine trop chargée…

– Pas de problème, il y a même un convertible et un petit déjeuner demain matin, répond Hervé.

– Bien, alors je l’appelle pour lui dire que j’ai une urgence ce soir, un boulot de nuit, que sais-je…


André sort sur le trottoir et rentre après avoir appelé.


– Parfait, dit-il. Elle menace de divorcer, c’est bon signe.

– Dans quel sens ?

– C’est un signe de santé mentale. Comment voudrais-tu qu’elle survive avec un mari comme moi si elle n’envisageait pas de temps en temps la possibilité du divorce ? C’est comme la vraie perpète pour le taulard, ce serait à devenir dingue. Alors qu’en taule tu peux toujours espérer des remises de peine.

– C’est le bagne pour une gonzesse d’être mariée avec toi ?

– Pire que cela. Allons, ne détournons pas la conversation. T’as commandé une troisième bouteille de pif à ce que je vois. Alors sers-moi un coup et continues ton histoire.

– Si je dois tout te raconter, on en a jusqu’à demain et il est déjà minuit. Je vais rester sur l’essentiel, que tu comprennes, déclare Hervé.


Et il reprend l’histoire du tableau, de Leyden, d’Achille et tutti quanti. Une heure plus tard, André s’exclame :


– Merde, encore une boutanche de vide. C’est pas possible, il doit y avoir un trou au fond ! Madame, s’il vous plaît, une autre et c’est pour moi. Et après, c’est promis, on s’en va.


Il se penche légèrement sur son siège de manière à libérer une fesse et, comme la patronne est partie chercher une bordelaise dans l’arrière-boutique, il lâche une flatulence prolongée et modulée, dans les graves.


– André, je t’aime bien mais t’es un cochon, décrète Hervé sur un ton un peu vaseux. La patronne va venir et tu vas l’embaumer. Tes paroles - comme disait un de mes clients -tes paroles sont bien bonnes mais ton cul les empoisonne !

– Je crois qu’on a intérêt à la boire celle-là et d’aller au pieu en effet, répond André.

– Bon, dis-moi. Tu sais que je suis retraité, mais moi je ne sais rien sur toi. Tu fais quoi dans la vie quand tu ne travailles pas pour Marondeau ?

– Bonne question, tu crois peut-être que je vis d’amour, d’eau fraîche et du salaire de ma femme ? Que non pas ! Je bosse à l’hôpital de Saint-Lambaire, je suis ouvrier d’entretien, j’ai des horaires décalés qui me permettent d’être assez disponible. Je fais du black, comme tout travailleur manuel fonctionnarisé…

(à suivre...)

jeudi 21 juillet 2022

Dernier tableau (86)

 

– T’as vraiment pas intérêt à revenir ici et t’as pas intérêt non plus à avoir fait des doubles, je peux être rancunier des fois. Pour ta tire, je te donnerai un seul conseil, va voir au commissariat de Saint-Bélié, examine les abords des fois qu’elle y serait. Seulement, j’ai une mauvaise nouvelle pour toi, c’est que tu vas y aller à pied. Tu vas gentiment me donner les clés de la Visa. Et ne traîne pas, il va encore arriver du monde.


Renato ne semble pas décidé, mais André exhibe un peu plus son calibre. Dans le noir, avec son crâne dégarni, il a un peu une sale gueule cet André, pense Hervé, juste de quoi inquiéter un trou du cul comme Renato. Ce dernier sort un trousseau de sa poche et le donne à Hervé.


– Maintenant, je crois que tu peux te casser, dit Hervé.

Azzurro, le ciel est bleu comme l'azzurro en Italie
Azzurro, mais à Paris il pleut des cordes, et je m'ennuie
Allora je me fabrique un train de rêve qui va, qui va vers toi
Mais le train me laisse en route
Et chaque soir je rentre à pied chez moi
, chantonne doucement André dans l’oreille de Renato.

– Et on ne se revoit plus jamais, jamais, conclut Hervé.


Renato part rapidement, les deux autres se regardent en souriant.


– Je ne savais pas que tu avais un flingue sur toi.

– C’est un pistolet d’alarme, un Olympic 38, ça fait du bruit, ça fait peur aux couillons, mais ce n’est pas une arme. Je l’ai récupéré en vidant une baraque, je suis le roi du vide-grenier.

– Gros malin, va, dit Hervé. Bon, un instant, je sors la tête de Delco à cette chiotte au cas où notre Toto aurait l’idée de revenir avec un double des clés. Soit il va à Saint-Bélié à pinces, soit il se paie un taxi, pas de demi-mesure !


Il va jusqu’à la Visa, ouvre le capot et démonte la tête de Delco. Après quoi il referme la voiture.


– Et maintenant, un bistrot et en vitesse, dit André. Tout cela m’a donné soif. Et faim, si tu savais !

– S’il y a urgence, y’a le bistrot de la place, ici. C’est ma tournée. Après toi, dit Hervé en ouvrant la porte du troquet.


Ils entrent et s’assoient à une table près de la devanture. Hervé commande deux sandwiches jambon-beurre et deux demis, avec une priorité pour les demis. La patronne sert les boissons, après quoi elle revient avec un plateau garni d’une assiette contenant plusieurs tranches de jambon de pays, d’un panier avec une dizaine de tranches de pain gris, d’un beurrier garni et d’un bocal de cornichons. Les deux compères se regardent et attaquent le copieux plateau. Hervé explique à André les tenants et aboutissants de l’affaire et, le pain aidant, ils commandent une bouteille de vin et deux sandwiches au fromage, histoire de voir, disent-ils après avoir vidé le plateau au jambon-beurre. La patronne porte un autre plateau avec du pain et du beurre et repart chercher un plat de fromages, généreusement garni. Elle a juste tourné le dos qu’André signale :


– Holà, voilà ton macaroni d’opérette qui vient de passer, je jette un coup d’œil, reste assis.


Il sort, reste dehors quelques minutes puis rentre et s’assoit :


– Bien vu, le gars est allé essayer de démarrer la Visa, te fais pas trop voir, il va repasser dans l’autre sens.


En effet, ils voient Renato passer de l’autre côté de la rue. André ressort et rentre deux minutes après :

(à suivre...)

jeudi 14 juillet 2022

Dernier tableau (85)

 

– Et maintenant, direction le bistrot, que tu me fournisses des explications détaillées sur tout ce bordel. Je veux bien travailler, mais je veux savoir de quoi il retourne. J’espère que tu as de quoi payer à boire, c’est ta tournée mon poteau !

– J’ai ce qu’il faut, on se trouve un bistrot tranquille et pas trop loin ni de chez toi ni de chez moi. Parce que moi je rentre à pied et toi tu conduis.

– No problème, il y a ce qu’il faut à l’angle de la rue Comédon…

– Attends, je pense à quelque chose. Le Renato, lui, il est rentré chez moi. Mais il a toujours mes clés dans ce cas. Qui me dit qu’il ne va pas chercher à faire une nouvelle descente domiciliaire ?

– Oui, mais il n’est plus motorisé, il faut qu’il y aille à pinces…

– Plus motorisé, c’est relatif. Il reste la Visa de Sara.

– Holà ! Quelle couleur la Visa en question ?

– Un brun passé, une punaise écrasée.

– Ce genre de caisse vient de nous passer sous le nez, on voit ses feux d’ici. Elle remonte la rue Comédon. On fait quoi, alors ?

– Accélère, on suit et tu me déposes avant la rue Équoignon. Je veux être aux premières loges pour voir ce que va faire ce rital à la noix.

– C’est bien cela, il tourne vers la rue Équoignon. Descends, je me gare.


Hervé descend et sort sa casquette qu’il fourre dans sa poche. Il passe la place et voit la Visa se garer. Un homme en descend. C’est bien Renato. Hervé s’avance discrètement de l’autre côté de la rue. Renato se dirige vers la maison de madame Lemond, il sort un jeu de clé et s’apprête à ouvrir la porte d’entrée. Hervé traverse rapidement la rue, vérifiant au passage qu’il n’y a plus personne dans la Visa.


– Alors, on vient en visite sans s’annoncer mon petit Renato ? à moins que ce ne soit plus simplement René, René Luruquin par exemple ? l’interpelle Hervé.

– Connard, dit Renato en se retournant, qu’as-tu fait de ma voiture ?


Renato sort un couteau de sa poche, et d’un rapide cliquetis du cran d’arrêt fait jaillir la lame. En même temps qu’il voit le côté tragi-comique de Renato qui semble être l’image de sa propre caricature, Hervé sent son cœur se mettre à cogner. Il sort la clé à griffe de son blouson.


– Mon matos est un peu plus rustique que le tien, un peu lourd aussi, mais je sais m’en servir. Alors, on fait quoi maintenant, joli cœur ?

– On remballe la marchandise, dit une voix derrière, celle d’André qui pointe un revolver en direction de Renato. Allons, mon Renato, mon Toto, tu vas rendre les clés à Monsieur et fissa, c’est à lui et c’est pas bien de vouloir entrer chez les gens sans frapper.


à ce moment arrivent deux personnes qui descendent du trottoir en voyant l’attroupement des trois hommes. Renato replie discrètement son couteau, Hervé baisse sa clé et André glisse son revolver, toujours pointé vers Renato, dans la poche de sa veste. Lorsque les deux passants se sont éloignés, André reprend :


– Tu vois, Toto, faut pas traîner, donne les clés au Monsieur.


Renato tend le trousseau à Hervé qui les prend.

(à suivre...)

jeudi 7 juillet 2022

Dernier tableau (84)

Deux minutes plus tard, le coffre est ouvert et Hervé voit deux paquets, il ouvre celui du dessus. C’est bien Le Bussiau, le tableau d’Artur Leyden. Il prend les deux paquets, referme le coffre sans le verrouiller et remonte voir André. Il ouvre la porte arrière de la fourgonnette dépose ses deux paquets, puis il revient s’asseoir à côté d’André.


– Tu avais raison, il fallait insister. Le gonze a changé de chignole, mais pas de goûts. Il aime les sportives de collection.

– Et il roule en quoi présentement ?

– Coupé jubilé, ça te dit quelque chose ?

– Nibe de nibe. Éclaire-moi.

– Dans les années soixante, BMW a sorti un coupé 1600, en 67 je crois, pour les cinquante ans de la marque. C’est plus très courant dans les rues, j’ai tilté. Sur le siège arrière, il y avait une sacoche, j’ai cru reconnaître la sacoche du mec. J’ai regardé dans le coffre et j’ai trouvé ce que je cherchais…

– Ne me dis pas que le coffre n’était pas fermé à clef…

– Non, mais tu sais, c’est le genre de serrure qui s’ouvre en soufflant dessus.

– Et on souffle dessus avec de jolis gants aux mains pour ne pas laisser la trace des lèvres, bien sûr. On fait quoi, maintenant ?

– Maintenant, j’ai bien envie de lui donner une petite leçon à mon jubilaire.

– Du genre ?

– Du genre lui balancer sa caisse dans la flotte. Mais ce serait dommage pour la caisse. Je pourrais la déplacer et la garer devant le commissariat. Ou devant une synagogue et bigophoner aux flics qu’il y a une voiture suspecte.

– Cherche pas trop loin, le coup du commissariat, c’est déjà pas mal. Mais pas à St-Lambaire, plutôt à Saint-Bélié. C’est plus facile de se garer et de partir en douce, crois- moi.

– D’accord. T’aurais pas une clé à griffe dans cette bagnole ?

– Oui, je crois bien. André se retourne, plonge le bras à l’arrière et le ramène armé d’une clé à griffe longue d’une quarantaine de centimètres.

– Parfait. C’est le passe obligatoire sur ces modèles en cas de blocage de la direction. Tu vas faire demi-tour et te garer à une centaine de mètres. C’est toi qui m’ouvriras la route, j’arriverai en faisant un double appel de phares. Dis-toi qu’on ne craint pas grand-chose de la part de Renato, avec ce qu’il a dans sa sacoche, il ne va pas porter plainte à la légère. On fonce vers le commissariat de Saint-Bélié, je gare la jubilé et tu me récupères. Pour les explications détaillées, je te ferai le vingt-heures après, avec la météo en prime. Maintenant, j’y vais. Il devrait me falloir au plus dix minutes.


Hervé glisse la clé à griffe sous sa veste et sort de la voiture. Il entend André démarrer la deuche. Il rejoint le coupé, regarde autour de lui, la rue est toujours calme. Il ouvre la portière du conducteur sans difficulté particulière et s’installe au volant. La direction n’est pas verrouillée et il lui suffit donc de débrancher quelques fils et de les reconnecter à l’aide des pontets qu’il avait emportés. La voiture démarre, le moteur tourne parfaitement. Il débraye, passe la première et fait sortir la voiture de sa place de parking. Il avance doucement dans la rue quand il voit arriver une silhouette. Il croit reconnaître Renato, il enfonce sa casquette sur ses yeux et accélère doucement. Ce doit bien être Renato car il réagit tout à coup et s’élance au milieu de la rue, barrant le passage à la voiture. Hervé s’arrête et commence à baisser la vitre, en faisant mine de vouloir parler. Renato vient vers la portière en gardant une main sur le côté de la voiture. Hervé accélère alors, brusquement, et sort de la petite rue. Il débouche un peu cavalièrement sur le boulevard, fonce en direction de la voiture d’André en faisant un double appel de phares. La deuche démarre immédiatement mais il la dépasse. Dans le rétroviseur, il voit Renato qui a couru jusqu’à l’angle de la rue et qui est maintenant bras ballants, regardant s’éloigner le coupé blanc. Hervé continue à foncer, il voit qu’André le suit péniblement mais qu’il reste dans son sillage. Arrivé au square Tocqueville, Hervé tourne à gauche puis, quand il sait qu’André peut l’apercevoir, il ralentit, met ostensiblement son clignotant à droite et se gare. Quand André arrive, Hervé lui fait signe avec le bras de passer devant. André accélère et les voilà partis. Ils traversent sans encombre les faubourgs de St-Lambaire et arrivent dans Saint-Bélié. André emmène Hervé dans le centre ville puis sur une avenue plus large où il lui fait signe. Hervé aperçoit le commissariat. Il n’y a même pas un planton dehors et il se gare à une quinzaine de mètres. Il sort de la voiture sans la verrouiller et fait tranquillement à pied les quelques mètres qui le séparent de la deuche, la casquette toujours rabattue sur les yeux. Il prend place dans la camionnette et André démarre.

(à suivre...)


jeudi 30 juin 2022

Dernier tableau (83)

Il est encore un peu plus perplexe. Il n’y a pas forcément de relation entre la disparition des tableaux et la démarche de Vermorec. Il y a semble-t-il une embrouille. Il ne tient pas à questionner Édith, ce serait l’inquiéter inutilement. Il y a un sacré méli-mélo, et au milieu, il y a Sara. Et s’il y a Sara, il peut y avoir Renato. Et s’il y a Renato, il ne peut y avoir qu’embrouille. Cqfd, se dit-il. S’il y a Renato, il faut aller voir chez Sara. Il réfléchit. à pied, il en a pour une demi-heure. Il peut tenter quelque chose. Il prend son carnet, le téléphone et il appelle le portable d’André.


– Allo, à qui ai-je l’honneur ? répond ce dernier sur un ton emphatique.

– André, c’est Hervé. Tu sais, on a suspendu des tableaux ensemble…

– Hervé, aurais-tu besoin de mes services ?

– Exactement. Toi, ta caisse et tout de suite. Est-ce faisable ?

– Je peux venir, ma caisse aussi, mais mon taux d’alcoolémie me sera un handicap en cas de rencontre avec la volaille. Où m’attends-tu ?

– Chez moi, tu te souviens ?

– J’arrive, monseigneur, inutile d’ouvrir une boutanche, je n’ai plus soif. Je suis au centre ville, je suis chez toi dans moins de dix minutes.


Hervé sort sa sacoche de son placard. Il y récupère un levier, des rossignols, des petites pinces et une paire de gants fins. Il enfile une veste et planque son matériel à l’intérieur. Il descend dans la rue et alors qu’il ferme la porte, il entend arriver la citronette décatie. Il ouvre la porte du passager et s’engouffre à l’intérieur.


– André, j’ai besoin de toi parce qu’on m’a chouré mon tableau. J’ai des soupçons, mais pas de véhicule. Je suis prêt à payer le taxi.

– S’il faut parler d’argent, on verra bien. Cause de ton affaire, je suis ton homme. On va le retrouver ton tableau, foi d’André ! Destination ?

– Rue Onfray, tu connais ?

– Elle donne dans le boulevard Laparrat, non ?

– Bien vu, on y va. Mais tu me laisseras sur le boulevard, manière d’arriver par surprise, je dirais.

– On y va.


André fait un demi-tour hennissant dans la rue Équoignon, prend la direction de Comédon puis arrive non loin de la rue Onfray. Il se gare.


– Pour le moment, tu m’attends ici, je vais en reconnaissance, dit Hervé.

– Attends. Tu cherches quoi ?

– Une Fiat cabriolet des années soixante, rouge.

– Ok, je t’attends ici.


Hervé descend, met sa casquette et avance dans la rue Onfray, déserte à sept heures du soir. Il marche le long des façades, pas de petit cabriolet. Il voit de la lumière chez Sara, à l’étage. Il descend la rue. Pas de voiture rouge. Déçu, il remonte vers le boulevard. Il jette un coup d’œil dans une petite impasse, mais toujours rien. Il revient à la fourgonnette.


– Et alors ? demande André.

– Rien, j’espérais qu’il serait là mais j’ai pu me gourer.

– Oui mais, ce mec, s’il pense que tu le cherches, il ne va pas se garer juste en bas de chez lui, il ira un peu plus loin.

– Oui, mais c’est pas chez lui ici, c’est chez sa maîtresse. Qui est aussi la mienne.

– Ok, une histoire de tuyau de poêle. Mais fais un peu les petites rues à côté, on va pas être venus pour rien tout de même.

– Bon, je vais aller voir, dit Hervé en ressortant de la deuche.


Il suit un peu le boulevard et prend la première à droite. Même déception. Il descend la rue, tourne dans une autre, toujours rien. Il revient vers la deuche quand il remarque un coupé jubilé de couleur blanche. Il se penche et, à l’aide d’une petite lampe de poche, regarde à l’intérieur. Sur le siège arrière, il lui semble reconnaître la sacoche qu’il a eu l’honneur d’inventorier. La sacoche aux fafiots et à la fausse monnaie. Il regarde autour de lui. La rue est calme, la voiture est dans un coin sombre. Il va vers le coffre, regarde la serrure. Il sort son jeu de rossignols et les gants.

(à suivre...)


jeudi 23 juin 2022

Dernier tableau (82)

 

De retour chez lui, il se sent écrasé par tout ce qu’il vient d’entendre. Il en sait plus aujourd’hui qu’hier mais il se demande à quoi cela lui sert de savoir, de chercher encore…

Il décide alors de partir en randonnée, il avait déjà préparé un itinéraire de plusieurs jours, passant par le cap Fréhel. Il a besoin de s’en aller, de se changer les idées, de réfléchir à toute cette histoire. Il aimerait bien être seul, mais il ne veut pas non plus partir sans en parler à Sara et sans lui avoir proposé de l’accompagner. Il prend le téléphone, l’appelle et tombe sur le répondeur.


– Bonsoir Sara, c’est Hervé. Je viens de décider de partir quelques jours en randonnée et je te propose de m’accompagner. Il est évident que tu pourrais être de retour jeudi après-midi pour tes cours de peinture. C’est une proposition tous frais à ma charge au cas où tu me ferais le plaisir d’accepter. Alors rappelle-moi avant demain matin huit heures car après je pense être parti. Bisous. à très bientôt.


Il raccroche, pensif. C’est un peu étonnant que Sara se soit absentée mais c’est ainsi. à moins qu’elle ne soit dans son atelier, trop absorbée pour répondre. Auquel cas elle ne tardera pas à appeler. Il se prépare un repas et, après avoir mangé, il se met un moment devant son ordinateur puis prépare son sac. à dix heures, Sara n’a toujours pas appelé, il se couche.


Le lendemain matin, il part à huit heures et demie. Pas de nouvelles de Sara, il randonnera donc seul. Il va jusqu’à la gare routière et prend le bus pour Saint-Lunaire. Il a prévu trois étapes de trente kilomètres par jour jusqu’à Erquy. Le retour aura donc lieu jeudi soir puisque Sara ne l’accompagne pas.


Le mardi, il fait un temps splendide, il marche sur les sentiers comme un somnambule, il ne pense plus à Artur, ni à Achille, il est tout à son plaisir. Le soir, il n’a réservé nulle part mais il trouve à se loger sans difficulté.


Le mercredi, le temps passe à la pluie, le vent s’y met aussi. Le visage mouillé, le capuchon sur les yeux, il avance comme il peut. Mais il trouve une bonne chambre le soir et un bon repas. Le jeudi, le temps est gris mais le vent et la pluie se sont calmés, il se sent bien, n’ayant nul besoin de faire le point sur quoi que ce soit. Les choses sont ce qu’elles sont, elles ont été ce qu’elles ont été, la vie est belle et tout va bien. Il suffit d’avoir la santé.

à Erquy, après avoir mangé, il fait un tour en attendant le bus. à seize heures, il repart pour St Lambaire, content et de belle humeur.


*


De retour dans son appartement, il est aux aguets, il s’est passé quelque chose, il le sent. à peine entré il constate que les deux tableaux ont disparu. Il inspecte les crochets auxquels ils étaient suspendus. Très vite, il réfléchit. Édith, bien sûr, a la clé de son appartement, mais il la croit hors de cause. Reste Sara. Elle possède une clé de la maison et celle de son appartement. Mais Sara ! Pourquoi ?

Il prend son téléphone et consulte son répondeur. Aucun appel de Sara, un seul de Marondeau qui lui demande de le joindre assez rapidement. Il hésite : s’il appelle Marondeau, il en a pour dix minutes probablement. Il a vraiment besoin de réfléchir. Il pose le téléphone et regarde partout pour voir s’il y a un mot, une indication. Rien.

Il se décide alors à appeler Marondeau.


– Allo, Raymond, comment allez-vous ?

– Bien, bien, mon cher Hervé. Vous faites bien de me rappeler, mais je suis occupé. Pourriez-vous passer assez rapidement ? Je ne peux pas vous parler comme cela au téléphone. Et puis, j’ai horreur de ces cornets…

– Oui, je passerai, mais pouvez-vous me dire rapidement de quoi il s’agit ?

– Disons que j’ai quelqu’un qui est très intéressé par votre tableau, quelqu’un qui est venu me voir, j’en ai été fort surpris…

– Et qui est-ce ?

– Écoutez, je préfèrerais en parler de vive voix. Tout ce que je peux vous dire, c’est que nous avons parlé de ce monsieur il y a peu, c’est celui qui, que…, enfin qui avait passé la nuit dans les lieux que vous savez…

– Adrien de Vermorec ?

– Oui, c’est cela. Mais venez me voir. Sachez néanmoins que je ne lui ai rien révélé à votre sujet, il est reparti bredouille. Mais pardonnez-moi, j’ai quelqu’un et je ne voudrais pas le faire attendre…

– Bonsoir Raymond, merci de m’avoir tenu au courant. Je viens vous voir dès que possible, mais pas aujourd’hui. Demain.

à demain, mon cher.

(à suivre...)


jeudi 16 juin 2022

Dernier tableau (81)

 

– C’est vrai, j’y étais moi aussi, mais je n’ai pas osé entrer dans le cimetière. Elle voulait que je l’accompagne au moins jusqu’à l’entrée du cimetière, que je l’attende et que je sois avec elle pour revenir à la maison. Elle avait réussi, à l’insu des vieux, à quitter Le Bussiau avec sa belle robe, elle s’était changée dans les bois avant d’arriver à St- Lambaire et elle s’est rechangée au même endroit, au retour. En arrivant à la ferme, je suis allé en éclaireur pour voir où étaient les vieux. Ils étaient encore dehors et Mady a pu ranger sa robe discrètement. Nous nous sommes fait un peu engueuler parce que nous avions du travail en retard, mais sans plus. Mais Mady, après le cimetière, elle ne m’a plus rien dit, ni ce soir-là ni le lendemain. Le jour d’après, elle était morte au petit matin. Dans ma vie, je n’ai eu qu’une sœur, c’était Mady, je n’ai eu qu’un père, c’était Denis. C’est pour cela que c’était si dur pour moi de reparler d’elle la première fois que vous êtes venu. Depuis, j’ai repris mes marques et de plus le fait de parler d’elle c’est aussi lui redonner un peu de vie. Voilà toute mon histoire, mon histoire du Bussiau. Reste une chose, un homme, monsieur Artur. Je crois que pour Mady, monsieur le baron représentait le désespoir, la douleur, la détresse. Pour Mady comme pour moi, monsieur Artur c’était l’espoir, la joie, l’allégresse. Il nous devait la vie, nous l’avions sorti de l’eau. Et nous lui étions reconnaissants de l’intérêt qu’il nous portait. On a raconté n’importe quoi sur lui, sur Mady aussi. Je n’ai jamais cru à un accident. Vous me direz qu’il avait déjà commis une imprudence en se laissant prendre par la marée. Il aurait pu en commettre une autre. Je ne le crois pas, je ne peux pas le croire. Il était accusé d’avoir mis Mady enceinte : cela n’est pas vrai, ce n’est pas lui, cela ne peut être que ce vieux dégueulasse de baron. Pour le coup, je reconnais que je n’ai rien vu, je n’étais pas derrière la cloison. Mais j’ai entendu ce que le baron disait à la mère Veudenne et j’ai vu les traces de sang sur les draps. Tout cela n’est pas rien. Voilà, je vous ai tout raconté, je préfère en rester là mais cela fait du bien de sortir ce que j’ai sur le cœur depuis si longtemps. Mais cela ne fera pas revivre Mady, ni monsieur Artur. Et le Vermorec, baron de mes deux, lui il a dû crever depuis le temps et dans son lit ce sagouin.

– Il n’est pas mort dans son lit, on l’a trouvé inanimé dans l’entrée de son château, il y a longtemps, dans les années soixante…


Achille regarde Hervé doucement, puis en direction de la fenêtre. Le jour baisse.


– Il est six heures moins le quart, l’infirmière ne va pas tarder à passer, dit-il en voyant Hervé qui se lève.

– Je vais partir, il y a un bus qui passe dans dix minutes, dit Hervé en rassemblant les tasses.

– Laissez tout cela, ne manquez pas votre bus. Revenez me voir si vous voulez mais je n’aurai rien de plus à raconter…

– J’essayerai mais je ne voudrais pas vous déranger.


Il prend la main du vieil Achille entre les siennes et la serre longuement en le regardant dans les yeux. Il part.


*

(à suivre...)