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dimanche 8 août 2021

Pépé J en vacances (05)

Lectrices et lecteurs attentives, bonjour. S’il est une expérience passionnante, c’est bien celle de l’intelligence artificielle, IA pour les initiés, AI pour les initiés anglophinopholes. J’ai reçu dernièrement de la part des spécialistes intelligence artificielle d’un groupe qui gère un navigateur web libre un questionnaire me demandant ce que je pense de ce type d’intelligence.

 

Moi, vous me connaissez, je suis en quelque sorte un de ces stupides réactionnaires qui préfèrent encore rencontrer la sottise naturelle plutôt que cette intelligence quand elle est sottement programmée. Car si la sottise naturelle est parfois obstinée, pour ne pas dire butée, l’intelligence a parfois des opiniâtretés regrettables lorsqu’elle raisonne juste à partir de prémices fausses, se promenant avec arrogance vêtue des apparences d’une rationalité ab absurdum.

 

Donc, comme je fais usage de ce navigateur au renard flamboyant, je me souciai de leur apporter mon aide qui, si minime soit-elle, n’en n’est pas moins précieuse. Je répondis donc à leur questionnaire qui, comme toute enquête qui se respecte, procédait par questions quelque peu orientées dans le sens souhaité. Mais je le fis jusqu’au bout dans la mesure où de petits encarts me permettaient de nuancer mon avis. Et vous connaissez mon sens aigu de la nuance…

 

Une fois terminé, il ne me restait plus qu’à pointer la flèche de ma souris sur un bouton « Envoyer » et à faire un simple clic gauche. Je le fis et là, sans hésitation, le système me ramena au début du questionnaire, me suggérant fortement de réitérer mon remplissage de questionnaire.

 

Moi, vous me connaissez, je suis en quelque sorte un peu bêta, sinon bonne pâte, et docile, sinon discipliné. Je reprends donc le travail depuis le début. On m’avait demandé trois minutes de mon temps, voilà que l’on m’en demandait trois de plus mais baste ! Que sont trois petites minutes à l’aune de toute une vie ?

 

Je me remis donc au remplissage, me remémorant mes objections précédemment  encartées et, arrivé au bouton d’envoi, je fais le clic fatidique… qui me renvoie une fois de plus au début du questionnaire. D’un geste automatique, je faillis recommencer derechef. Toutefois, un doute m’assaillit : et s’il y avait un piège derrière cela ? Pas de plotisme, me répondis-je, nous sommes seulement dans une démonstration. Nos spécialistes tentent de me démontrer que l’intelligence naturelle n’existe pas et que seule l’intelligence artificielle assistée par la sottise naturelle existe dans notre bas-monde. La démonstration est convaincante, CQFD !

 

On voit par-là que la sottise artificielle n’est plus à inventer.

 

 

 

 

jeudi 5 août 2021

Dernier tableau (37)

Malgré la modération de la vitesse, il est tellement secoué qu’il lui semble que ses parties génitales vont lui sortir par les oreilles. Enfin ils arrivent à l’embranchement prévu. Eugène s’arrête et lui montre la route à prendre. D’un autre geste, ensuite, il lui montre sa propre maison, en contrebas, non loin de la route. Hervé hurle des remerciements et prend la direction indiquée.

Vingt minutes plus tard, il arrive à un embranchement d’où il peut apercevoir un abribus. Il consulte le panneau des horaires et constate qu’il n’y aura pas de bus avant seize heures. Pas de bus et en plus, direction Cancale. Là il se dit que les éléments sont contre lui. Il laisse tomber son sac par terre, découragé. Il s’assied sur le banc de l’abri.

Une moto passe à vive allure et il envie un peu le motard, filant ainsi. La moto fait demi-tour, revient vers lui et s’arrête. Le motard pose un pied à terre et enlève son casque.

 

– Vous auriez pas un peu loupé le bus par hasard ? demande-t-il.

– Plus qu’un peu en effet, répond Hervé.

– Vous allez à Cancale ?

– Même pas, je voudrais plutôt aller à Saint-Lambaire !

– Houlà ! Allez, montez, tant pis pour le casque, j’ai pas de temps à perdre. Je vais vous porter jusqu’à la nationale, il y a un arrêt de bus, celui de Saint-Lambaire. Je vous y dépose, je peux pas faire mieux, je peux pas me mettre en retard pour mon boulot. Mais vous aviez l’air si crevé ! Allez, en selle et accrochez-vous.

 

Hervé remet son sac sur le dos et enfourche la moto. Il est à peine assis que le motard démarre, il se cramponne au bonhomme qui fonce sur la petite route. Il ferme les yeux, puis les ouvre, rien à faire, il se sent crispé, cette fois il a l’impression que ce sont ses intestins qui vont descendre.

Le martyre est de courte durée. Après un long virage négocié avec un genou au ras du sol, le motard freine en effarouchant une mamie postée sous un édicule. Sitôt qu’Hervé a les deux pieds sur terre, le motard lui fait un signe amical et repart sur son bolide. Hervé salue la mamie qui le regarde avec circonspection.

 

– Bonjour Madame, vous attendez le bus pour Saint-Lambaire ?

– Oui, jeune homme, vous y allez aussi ?

– En effet. Il y en aura bientôt un ?

– Dans cinq minutes si vous regardez l’horaire et dans au moins dix minutes si vous connaissez Dédé Ricaute… Vous êtes un copain de Gégé si je comprends bien ?

– Je ne sais pas qui est Gégé, excusez-moi…

– Vous ne connaissez pas Gégé ? Et vous étiez derrière lui en moto !

– Excusez-moi, répéta-t-il, Gégé a eu pitié de moi, je n’étais pas au bon arrêt de bus et il m’a en quelque sorte pris en stop…

– Mais vous le connaissez puisque vous l’appelez Gégé, affirme rondement la mamie.

– Mais c’est vous qui… enfin, oui, peut-être que vous avez raison. Mais juste avant, j’ai été pris en stop par un tracteur, un vieux Ferguson.

– Ben oui, c’est Gégène, y’a que lui qui a un Ferguson encore ici, c’est l’oncle à Dédé, enfin l’oncle… par alliance si je peux dire.

 

Une telle discussion ne pouvait que faire arriver le bus. Hervé aide la dame à monter et quand il arrive face au chauffeur elle lui déclare :

 

– Devine, Dédé, qui qu’c’est qui a pris monsieur en stop ?

– Deviner quoi ? dit Dédé.

– Qui qu’c’est qui a pris monsieur en stop ? En stop sur son Ferguson !

– Ah ben, l’oncle Eugène vous a fait faire un tour de bennette ? Y vous a fait payer ou c’était gratis ?

– Gratis et gracieusement. Et il m’a même montré la route en prime.

 (à suivre...)

dimanche 1 août 2021

Pépé J en vacances (04 )

Lecteurs et lectrices attentives, bonjour. Nul ne sait si demain la planète pourra être épargnée mais on peut affirmer sans trop se tromper que le bien commun de l’humanité peut, lui, être sauvé. Enfin, si l’on en croit un supplément à un quotidien toulousain bien connu et dont la radicalité n’est plus à contester. En effet, les 27 et 28 mai se tenait un colloque, que dis-je ! Un sommet réunissant une fine brochette d’économistes distingués par le prix Nobel d’économie. Je préciserai qu’il s’agit en réalité du prix de la banque de Suède en mémoire d’Alfred Nobel, ce dernier n’ayant pas eu, en son temps, l’idée, les moyens ou l’opportunité de le créer.

 

Je n’ai pas parlé plus tôt de ce sommet car il me semblait qu’évoquer une fine brochette au mois d’août serait plus approprié, par temps de barbecue. Alors, me direz-vous, qu’est-ce donc que ce sommet salvateur ? Tout d’abord, il faut préciser que, pour sauver le bien commun, il est indispensable, sinon de parler couramment anglais, tout au moins de jongler avec un certain nombre d’expressions anglo-saxonnes et, de préférence, avec l’accent adéquat. Premier exemple, ce sommet n’en n’est pas un. Non qu’il se situe dans les profondeurs des poches qu’il se propose de sonder mais plus simplement parce qu’il se nomme « Common GOOD Summit », les anglophones les plus frustes auront compris, je suppose.

 

Le plus délicieux est certainement que ce summit est organisé par la « Toulouse School of Economics ». Je vous confirme qu’en anglais Toulouse se dit et s’écrit Toulouse et cela est rassurant. Je citerai, sans prendre le risque de les traduire, quelques-unes des expressions glanées çà et là dans le supplément du quotidien suscité : il est question de « Good and bad jobs session », de « micro-hubs », de « B corp » (sic) et de « Yield management ». On voit que c’est du sérieux !

 

On voit aussi que c’est du lourd car pas moins de trente intervenants parmi lesquels nos nobélisés mais aussi d’éminents patrons d’entreprises, ont tenu le crachoir numérique à ce summit que je n’aurais pas du traiter de numérique mais de digital, ce qui est tout de même plus adapté. Et si je dis que c’est du lourd, c’est mieux –ou pire- que cela car une intervention introductive sera assurée par le Président soi-même, de la République s’entend. Au vu des capacités qu’il nous a déjà fait entrevoir, vous saurez tout de suite où l’on introduira le digital… mais que ne ferait-on pas pour sauver le bien commun !

 

On voit par-là que le bien commun est surtout une affaire de particuliers.

 

 

 

 

 

jeudi 29 juillet 2021

Dernier tableau (36)

Il dégage doucement son sac à dos et prend sa bouteille d’eau dont il avale goulûment une forte rasade. Il se relève, reprend son sac et regarde le sentier qui suit le haut du talus, sillonnant entre les arbres puis s’enfonçant dans un taillis épais. Il avance dans ces fourrés en supposant qu’il retrouvera le chemin qui contourne l’aber. Mais le chemin suit en réalité un petit cours d’eau, cette rivière à l’origine de la ria. Il faut donc le suivre, inutile de chercher à franchir la rivière car il n’y a pas de chemin de l’autre côté.

Il remonte donc la rivière, toujours encaissée. Le chemin est de plus en plus étroit et envahi par les taillis, les branches lui griffent le visage mais il avance, car il ne veut pas s’arrêter et prendre froid avec ses habits mouillés.

La vallée s’élargit un peu. Il débouche sur un chemin un peu plus dégagé, il hésite entre prendre à gauche ou à droite, et choisit de partir à droite. Il continue ainsi sur près d’un kilomètre et se trouve brusquement en un lieu familier. Une de ces impressions comme celle d’être déjà venu, ou d’avoir déjà vécu… Il comprend : il se trouve à l’endroit, presque l’endroit exact où Artur Leyden a peint son paysage, oui son paysage à lui, Hervé. Le temps a passé, les arbres ont poussé, la chaumière s’est délabrée mais tout y est, oui tout y est, la maison, mais aussi la mare, le petit étang. Et les couleurs si bien rendues par Leyden.

Hervé reste quelques minutes immobile, il n’en revient pas. Seul un hasard improbable l’a amené ici. Il s’avance doucement sur le chemin sinueux, il lui semble presque être en pays connu. Il s’approche de la maison, certains volets, fermés, sont disjoints. D’autres sont en pantenne. Il jette un regard par une fenêtre, il n’y a pas grand-chose à voir, les carreaux sont crasseux. Il distingue toutefois une grande cheminée et une table avec des chaises. Un petit hangar est accolé à la maison abritant d’antiques machines et une mobylette bleue avec des sacoches en cuir toutes écornées.

Il se rapproche du petit étang dont l’eau est sombre au milieu et verdâtre sur les bords, signe probable de l’eutrophisation due aux feuilles des grands arbres qui entourent cette mare.

En plus de cinquante années, le lieu a bien peu changé malgré l’abandon dans lequel il a été laissé.

Il regarde l’heure, il est onze heures et demi, il aimerait bien revenir vers une route. Il contourne la petite maison et trouve un sentier empierré qui part vers le sud. Le chemin a dû, lui aussi, connaître des jours meilleurs et voir passer des véhicules, mais aujourd’hui les branches en ont resserré le passage et les herbes folles l’ont envahi. Mais un piéton peut encore y circuler sans trop de difficulté. Il part donc sur ce chemin qui sinue en montant à travers bois et broussailles.

Au bout d’une bonne demi-heure de marche, il se retrouve sur un plateau cultivé, à gauche un champ de choux-fleurs et à droite une parcelle labourée. Le chemin est maintenant dégagé et sert de passage d’exploitation. Il pense qu’il va bien finir par aboutir sur une route.

En effet, il arrive sur une petite voie goudronnée. Il sort sa carte, mais a bien du mal à se repérer. Il décide de s’asseoir sur un bord de talus et d’attaquer son casse-croûte. Il a faim maintenant et ses deux sandwiches sont bien vite avalés. Il hésite toujours sur la direction à prendre, il ne veut pas retourner vers le bord de mer, trop loin de la circulation des bus. Il est tout à sa réflexion lorsqu’il voit arriver un tracteur conduit par un paysan âgé qui roule doucement en montant la côte. Il se lève et lui fait signe, le paysan s’arrête, laissant tourner son moteur au ralenti.

 

– Excusez-moi, je suis perdu, je voudrais retrouver la direction de Saint-Lambaire, dit Hervé en criant par-dessus le bruit du moteur.

– Oh, si vous êtes perdu, alors attendez, laissez-moi faire, dit le paysan qui passe une vitesse et manœuvre pour faire demi-tour. Il met son tracteur dans la pente et l’arrête.

– Là, voyez, ça sera plus facile pour se parler, dit le paysan. Vous avez pas l’habitude et moi, je suis un peu sourd. Mais je suis pas sûr de pouvoir démarrer, alors faut que j’me mette dans le sens de la pente. Alors, qu’est-ce qui vous arrive ? Vous êtes perdu que vous dites ? Pour la route de Saint-Lambaire, c’est à deux ou trois kilomètres. Y’a bien un raccourci à pied, mais celui qui connaît pas, il est bon pour se perdre, allez-y par la route. Et puis, si c’est le bus que vous voulez, y’a un arrêt pas loin de l’embranchement. J’vais vous proposer une chose : vous montez derrière dans la bennette, je vais vous avancer d’un bon kilomètre. Ah c’est pas le grand confort mais à quinze à l’heure, ça vous avancera sans peine et j’vous montrerai, vous aurez qu’à aller tout droit après que je vous aurai déposé et vous arriverez sur la bonne route. Qu’est-ce vous en pensez ?

– Alors là, merci beaucoup, vous me faites bien plaisir, monsieur, je suis assez fatigué…

– Ne m’appelez pas monsieur, moi c’est Eugène, je préfère.

(à suivre...)