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lundi 9 juillet 2012


Chronique du temps exigu (10)
Un train peut en cacher un autre… cette phrase lapidaire a fait rêver bien des gens arrêtés à un passage à niveau. En effet, un train normalement en retard sur l’horaire peut en cacher un autre qui arriverait sournoisement à l’heure. Le piéton (ou le cycliste) qui traverse le passage à niveau n’imagine pas qu’un train puisse arriver à l’heure, ce dernier étant de plus obligé de se cacher derrière un autre pour ne pas se faire voir.
Le retard des trains est une source inépuisable de découvertes culturelles pour qui a la chance de s’y pencher.
Vous est-il arrivé d'être dans un train quand tout à coup des haut-parleurs situés on ne sait où dans le wagon se mettent à éructer une annonce bruyante et incompréhensible ? Après un coup d’œil à votre montre, vous supposez que l’on vous apprend que votre train aura du retard sur l’horaire annoncé, que le président de la société ferroviaire viendra en personne vous tenir la main pour prendre votre correspondance et qu’une agréable collation sera servie en compensation du préjudice subi. Légère déception, seule la première de ces suppositions se révèlera exacte.
J’ai eu la chance dernièrement de voyager au côté d’un sémiologue érudit qui a longuement analysé ces éructations ferroviaires et qui a fait une découverte étonnante. Ces messages que nous entendons dans les trains ne sont nullement en langue française ni en une autre langue en usage dans nos pays occidentaux. Il s’agit en fait d’une langue hiéroglyphique non écrite et uniquement émise par ce que l’on appellera une voix. Cette langue n’est pratiquée que par des locuteurs ignorant la signification de ce qu’ils disent mais ayant bien la sensation d’avoir une parole imagée autant que sensée.
On voit par là que les agents du chemin de fer ne diffèrent guère, sur ce point précis, du commun des mortels.

vendredi 6 juillet 2012


Chronique du temps exigu (9)
La vie à la campagne n’a pas que des inconvénients, elle réserve aussi des surprises agréables. Parmi celles-ci, la découverte (et le ramassage) des champignons. Bien sûr, il n’y en a pas qu’à la campagne. A Paris, il y a les champignons dits de Paris qui ressemblent, serrés dans leurs barquettes, aux Parisiens dans leurs métros. Il traîne aussi dans la capitale quelques mycoses et autres mérules mais là n’est pas notre propos.
Le champignon a longtemps excité l’imagination des dessinateurs qui le font cohabiter avec le petit peuple des bois et des forêts. Il a aussi été le fantasme de cohortes de babas et autres pileux à sandalettes en tant que pourvoyeur d’hallucinations. Meurtrier parfois, il a aussi fait rude violence à bien des intestins de ramasseurs imprudents.  
 
Dans les prés, le doux rosé émerge de l’herbage et l’ample coulemelle déploie avec majesté son ombrelle déguenillée. Le faux mousseron, doux marasme d’oréade se répand en ronds de sorcière dans l’herbe rase et le coprin chevelu érige sa cloche claire.
Dans les bois, le clitocybe et la chanterelle d’automne créent des taches de couleur dans les feuilles mortes. Le cèpe, dodu et parfois imposant parfume les sentiers et la lumineuse girolle éclaire le sous-bois. La trompette de la mort s’organise en troupes sombres et le pied-de-mouton scintille doucement sous les feuillus. Ailleurs, lactaires et oronges brillent de tous leurs feux.
Et dans les assiettes, en sauce, sur une croûte ou farcis, ils sont le régal de qui sait les aimer.
On voit par là que la vie à la campagne n’est pas de tout repos…

mardi 3 juillet 2012


Chronique du temps exigu (8)
 
Où l’on en remet une couche…

L’humour a-t-il un prix ? Plus aucun maintenant que les émoticônes sont gratuites.
Dans un roman de Huxley, il y a un personnage qui se ferait pendre plutôt que de se priver d’un bon mot. C’était une autre époque, celle où vous pouviez vous faire virer du collège pour mauvais esprit… et ceci est un simple exemple.
Imaginons une conversation. Vous êtes gourmandé par un gendarme sous l’œil d’un passant :
-         Monsieur, dit le pandore, vous avez commis une infraction, je vais vous enlever un point.
-         Quoi, répondez-vous, vous voulez prendre mon point ?
-         Monsieur, vous dit-il en retour, vous me menacez ?
Vous pensez avoir fait de l’humour. Le passant, observateur plus ou moins neutre, y a vu de l’ironie. Quant au représentant de l’ordre, il y verra dans le meilleur des cas du persiflage et dans le pire, une menace. Vous avez courageusement bravé l’autorité en risquant de vous faire accuser de rébellion.
Aujourd’hui, vous ne risquez plus rien. Allez donc voir sur le vèbe. D’après l’Institut Périamétri, plus de soixante-dix pour cent des phrases échangées dans les forums de discussion finissent par ce bizarre assemblage appelé émoticône formé du deux points – tiret sous le six – fermeture de parenthèse, aussi appelé « smiley ».  D’après Médiapétri, on passerait même les quatre-vingt pour cent ! De fait, bien des émetteurs de messages qui ne comprennent pas leur propre message, se satisfont de ce petit drapeau pour dire : «  c’était pour rire ». Et bien d’autres agitent ce drapeau au cas où il y aurait de l’humour dans ce qu’ils ont écrit. Et je n’ai pas encore parlé de l’expression « Lol », d’origine douteuse quoiqu’anglo-saxonne (à moins que cela ne soit le contraire ?) que d’aucuns traduisent par « mort de rire ». De nos jours, il y a plus de gens qui ressuscitent après ce genre de décès que d’individus qui trépassent. L’humour, comme le crime, ne paie plus.
On voit par là que quand l’humour n’a pas de prix, il est aussi sans valeur.

dimanche 1 juillet 2012


Chronique du temps exigu (7)

J’ai fait un rêve absurde… je vivais dans une ville, une ville agréable avec de grandes et belles avenues, de vastes places agrémentées de parcs, de jolies rues avec des maisons pimpantes, des venelles typiques et des passages mystérieux. Puis, autour de la ville, il y avait des faubourgs et des banlieues laborieuses qui donnaient sur une campagne riante avec des chemins de traverse.
Cette ville avec son arrière-pays, c’était ma langue française, la nôtre, avec sa grande syntaxe, sa grammaire touffue, ses mots pittoresques et son orthographe complexe. Puis, dans les alentours, le jargon de nos métiers et l’argot populaire. Enfin, les patois des pays et, plus loin encore, les travers bénins de notre parler quotidien. J’étais dans la patrie d’Albert Camus, notre langue française.
Et, toujours dans le même rêve, je vis alors arriver le cauchemar. Je vis venir la langue de la toile, cette langue tapée sur des claviers borgnes et sans âme. Je me voyais parcourir les mêmes avenues défoncées d’une syntaxe fracassée,  dans de vastes places remplies d’immondices de la grammaire oubliée, dans des rues aux façades douteuses de mots incompris et dans des passages souillés des déchets d’une orthographe perdue. Autour de la ville nulle ordure n’était plus ramassée et un sabir douteux souillait le pavé luisant de graisse. Des hordes barbares avaient-elles soudain envahi ma patrie ?
Non, les barbares étaient de notre race, se croyaient de notre patrie et de notre langue…Je me sentais devenu un étranger dans ma patrie.
Vous voyez bien, c’était vraiment un rêve absurde.

jeudi 28 juin 2012


Où l’on reparle de Fortunio.

Nombreux sont celles et ceux qui se demandent ce que Fortunio a fait de son magot. Pour le reste, on sait très bien que René-la-Science et Magali ont raflé la mise. Mais Fortunio ? Qu’a-t-il fait de son or ? L’a-t-il planqué à Marmande, au milieu des champs de tomates et de patates ? L’a-t-il monnayé et a-t-il placé l’argent dans du défiscalisé ou du père-de-famille ? Cela n’est pas simple de garder un tas de pièces d’or par devers soi.
« Les gens qui pensent que tout est facile, ce sont toujours de vieux fossiles, ce sont des hommes de Cro-Magnon… » et Fortunio est un gros mignon ! Un joli poisson à pêcher, ce Forelle…
Bien sûr, il a raconté l’histoire de René-la-Science, l’histoire de Michel et Magali, on ne peut pas lui reprocher d’avoir passé sous silence ce qu'il s’est passé par la suite. Car il s’en est passé des choses après mais avec d’autres protagonistes. C’est une autre affaire et notre Fortunio n’allait pas se vanter de ce qu’il lui est arrivé. Peut-être n’en parlera-t-il jamais. Ou peut-être arriverai-je un jour à le faire parler, autour d’un cubi de rouge et d’un sauciflard.

mardi 26 juin 2012


Chronique du temps exigu (6)
Il n’est pas toujours facile de chroniquer avec le présent alors que le passé est riche et fertile.
Revenons donc un an en arrière et penchons nous sur un morceau de passé récent.
Rappelons que les évènements survenus l’année dernière en Tunisie avaient donné à notre Ministre des Affaires Étrangères de l’époque la possibilité de démontrer magistralement que l’insécurité n’existe pas en France.
En effet, elle avait fait état du savoir-faire mondialement connu des services français en matière de maintien de l’ordre, ce qui tendrait tout de même à prouver que non seulement tous les problèmes de maintien de l’ordre étaient contenus dans notre pays mais encore que nous avions un excédent de capacité qui nous permettait de nous démunir d’une partie de nos moyens en faveur de pays étrangers.
Hélas, les dirigeants tunisiens ne répondirent à cette offre alléchante. Madame la ministre aurait aussi pu leur proposer le savoir-faire, reconnu par notre médecine officielle, d’un laboratoire français pour le traitement des diabétiques tunisiens. Notre gouvernement aurait pu envoyer du Meditor en Tunisie et notre ex- président aurait pu décorer de la légion d’horreur MM. Ben Oli et Serviette. A moins qu’il ne l’eût déjà fait.
Je n’ai bien sûr pas la prétention d’imaginer que vous n’y aviez pas déjà pensé, mais cela fait toujours plaisir de voir que l’on n’est pas seul à envisager de belles et grandes choses.
On voit par là que l’ingratitude des peuples est grande. Cette dame a perdu son poste de ministre puis son siège de députée. Ne dit-on pas de l’horreur qu’elle est humaine ?

jeudi 21 juin 2012


Chronique du temps exigu (5)

J’aurais voulu, dès lundi, parler de l’air qui me semblait plus pur depuis la veille au soir mais on m’a conseillé de n’en rien faire. Parler de l’air pur pousse à lever le nez vers le ciel, et les yeux aussi. Alors qu’il vaudrait mieux porter les yeux là où l’on marche car l’on risque encore de mettre le pied dedans. Nous nous poserons plutôt des questions sur les intervalles.
A l’école, quand la maîtresse disait : « Ernest a fait une clôture avec dix piquets distants de trois mètres. Quelle est la longueur de la clôture ? », même s’il y avait toujours un bon élève pour donner la bonne réponse après un temps de réflexion, un grand nombre d’entre nous se précipitait pour répondre : « trente mètres, m’dame ». Et nous ignorions qu’au-delà de notre erreur la maîtresse nous posait une question térébrante. Analogue au paradoxe d’Achille et de la tortue.
En effet, deux piquets et un seul intervalle… trois piquets et deux intervalles (et non pas des interveaux sauf dans le cas où l’on décrit les espaces séparant de très jeunes bovins), quatre piquets et trois intervalles et ainsi de suite jusqu’à nous prouver que la clôture d’Ernest mesure vingt-sept mètres… Mais on constate que si dans le cas des deux piquets, les piquets sont deux fois plus nombreux que l’intervalle, ce rapport va décroissant alors que croît le nombre de piquets. Où va-t-on ainsi ? Le nombre d’intervalles croissant avec le nombre de piquets, se trouvera-t-il un jour où les intervalles auront rattrapé les piquets ? Admettons qu’un piquet trébuche et il se trouvera – qui sait ?- un jour où les intervalles dépasseront les piquets. En nombre, comme il se doit. Jusqu’à ce jour, les piquets ont tenu bon mais un accident est si vite arrivé.
De nos jours, la sécurité n’a jamais été aussi grande et il y a peu de chances pour qu’un tel accident survienne. Mais le calendrier maya, garant d’une certaine insécurité, aurait prévu la fin du monde au cas où les intervalles en auraient marre de leur statut d’éternels seconds et dépasseraient en nombre celui des piquets.
On voit par là que plus la fin du monde approche, moins elle s’éloigne et que l’intervalle de temps qui nous en sépare devient de moins en moins grand au fur et à mesure qu’il s’amenuise.