A ce moment, c’est Ida
qui m’interpelle :
-
Ah, il a trouvé un bon auditoire ! Vous
savez, monsieur, je crois que jamais de ma vie je n’ai vu un homme aussi
menteur ! Je crois qu’il n’en existe aucun autre comme lui, écoutez-le,
écoutez-le si ça vous fait plaisir mais ne croyez pas tout ce qu’il dit !
-
Chère madame, Ida, rétorque Albert, vous
avez certainement raison mais il s’appelle Albert comme moi, alors que
voulez-vous ? On se comprend tous les deux…
L’intervention de la dame
a mis la table en émoi, chacun y va de sa vanne, amis autant qu’amis des amis.
Les deux enfants font le tour de la table en poussant des cris d’allégresse et
c’est dans l’hilarité générale qu’arrive la poule au pot. Le couple du bout de
la table propose de faire le service. L’homme, Alain, remplit les assiettes et
la femme fait le service. Elle a des cheveux bouclés très noirs qui font
ressortir son teint très clair et ses yeux verts.
-
Merci, dit Albert distraitement.
-
Merci qui ? Dit-elle d’un ton
ironique.
-
Ah pardon, vous faites bien de me
reprendre mais je vous prie de m’excuser car je n’ai pas entendu votre prénom
tout à l’heure. Si je dis merci madame, ça fait un peu prétentieux, non ?
-
Mon prénom c’est Rosa ! Madame c’est
pour les fournisseurs, dit-elle en riant.
Albert reçoit ce prénom
comme un coup de poing sur l’estomac. Après quelques secondes, il
reprend :
-
Merci beaucoup, Rosa, je ne vous oublierai
jamais.
-
Y’a pas intérêt, dit-elle en repartant à
l’autre bout de la table.
Remis de son trouble,
Albert attaque son assiette, une authentique poule au pot farcie avec une farce
délicieusement aillée. Thérieux ressert un coup de Fronton et il reprend :
-
Que voulez-vous, je passe pour un menteur
parce que je parle de choses étranges mais qui existent. Mais il y a des gens
qui ont des yeux pour ne point voir et des oreilles pour ne point entendre, ils
ne veulent pas voir ce qui leur semble mystérieux, ils ont peur de regarder.
Mais laissons-les de côté, ces incrédules. Nous autres, nous nous tenons, comme
l’écrit Mallarmé, « Au-dessus du bétail ahuri des humains, des mendieurs
d’azur » !
-
Oh mais vous avez de sacrées références,
monsieur Thérieux !
-
J’aime la poésie même si je n’y connais
rien. Alors, je lis de temps à autre. Encore quelque chose que je tiens de
monsieur Sylvère, il me prêtait des livres, de tout, il me disait de lire autant
que je pouvais et je n’ai qu’un regret, c’est de n’avoir jamais vu un livre de
lui. Pourtant il avait des gros manuscrits, des tas de feuilles, c’était
impressionnant. A savoir ce que c’est devenu, tout cela. Mais là, je pars un
peu dans tous les sens. Donc, vous connaissez la tour Khazare. Monsieur
Sylvestre avait à ce sujet pas mal d’explications mais j’en reparlerai
peut-être. Vous avez visité le château ?
-
Oui mais pas de fond en comble, je n’y ai
passé que quelques jours.
-
Ce château a une âme mais c’est une âme ténébreuse,
je dirais. Je ne sais pas pourquoi mais je sais qu’il est placé sur des
courants telluriques ou sur une faille ou sur un passage d’eau souterrain.
Voyez, si le Daniel veut y habiter, moi je vous dis qu’il lui arrivera quelque
malheur. Monsieur Sammy et son épouse, morts dans un accident de voiture, puis
le château occupé par les miliciens, ils ont tué et torturé. Le vieux Rambaud,
vous croyez pas que c’est une pitié, comme ils l’avaient relégué dans cette
gloriette avec juste un robinet d’eau froide. Il est mort de chagrin, le pauvre,
et de plus miné par cette connerie qui est arrivée avec Daniel. Et lui, je sais
pas tout et vous en savez sans doute plus que
moi sur ce sujet, il a déjà payé cher d’avoir habité le château.
-
Ne me dites pas qu’il est hanté, tout de
même, demande ironiquement Albert.
(à suivre...)
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