Il s’assied à la table de cuisine, ouvre l’enveloppe et en
sort des feuilles manuscrites.
-
Bon, assieds-toi. Tu vois, j’ai mis ces papiers
à portée de main quand j’ai su que la maison était vendue. Je viens trop vieux
et il faut que je fasse passer tout cela, je ne sais pas à quoi ça servira mais
il faut bien que quelqu’un sache et puis après moi, on verra… Donc, tu vois,
ces papiers ont été écrits par mon père. Mon père, tu vois, mon père avait fait
la guerre en 14. Il était revenu à la propriété avec une pension militaire. Il
avait été adjudant dans l’armée, il savait tenir des comptes, tu comprends.
Alors, il s’occupait des fermages pour quelques propriétaires, enfin des gros,
des messieurs qui n’habitaient pas ici. Il connaissait bien monsieur Birgat, dans
les années trente. Monsieur Birgat gérait lui-même sa propriété mais mon père
lui rendait des services, parfois. Puis, quand les Deuziaux ont hérité, ils ont
assez vite vendu et c’est mon père qui c’est occupé de la transaction. C’est un
allemand qui a acheté, tu te rends compte ? En trente et huit ! Bon,
il a revendu assez vite parce que c’était la drôle de guerre comme on disait
alors. Je ne te dirai pas son nom, c’est imprononçable, comme le nom du type à
qui il a vendu. Un autre allemand, ou d’origine, je ne sais pas mais en tout
cas avec un nom de là-bas, un nom en bach, mais il était marié à une française…
Il habitait à Tulle celui-là, il était banquier. Il a sans doute fricoté un peu
dans la collaboration, toujours est-il qu’il a revendu en 44, il a tout laissé
à son fondé de pouvoir, un nommé Beylet. Je l’ai connu celui-là, je suis allé
chez eux à Tulle, avec mon père, à la fin des années quarante. A partir de la
vente par Deuziaux, c’est mon père qui a géré la propriété, tout est marqué
là-dessus, mon père a tout écrit, surtout ce que lui avait dit monsieur Beylet.
C’est un peu spécial, cette histoire, tu verras, je te donne le tout, moi je ne
sais plus quoi en faire de ces papiers et puis tu sais, à mon âge, il faut
s’attendre à partir. Alors, voilà, tu as de quoi lire, moi je ne peux presque
plus lire. Tiens, prends tout cela, c’est pour toi maintenant.
Il remet les feuillets dans l’enveloppe et la tend à Pijm.
-
Voilà, je suis plus tranquille comme cela,
laisse-moi maintenant si tu veux, je suis fatigué, je vais me remettre dans le
fauteuil.
Pijm comprend que l’entretien est terminé, il prend
l’enveloppe, salue Amédée et sort. Il remonte dans sa voiture et revient à La
Furetière.
Arrivé sur place, il prend conscience du fait qu’il n’a ni
chaises ni table. Il va à Luxignac acheter une table de jardin, des chaises et
une étagère. Il commande aussi un lit et un matelas.
Il revient à La Furetière et, une fois son matériel
installé, il lui semble qu’il est trop tard pour se mettre à étudier les papiers
de Boriais. Maintenant qu’il est
propriétaire, il est moins pressé de tout savoir. Il remonte dans sa
voiture et part manger au restaurant de Bourgnazan. Il entre dans le restaurant
où il voit accoudé au bar le fameux Galipette qui le reconnaît aussitôt. Il ne
peut pas refuser de boire un verre puis un autre, à la suite de quoi il
l’invite à manger. Galipette ne lui apporte pas de nouvelles informations, il
veut surtout sonder les intentions de Pijm au sujet de la mise en culture des
terres.
Le repas est copieux, bien arrosé, et ils repartent
largement imbibés. Arrivé à La Furetière, Pijm se laisse tomber sur son
matelas, se glisse dans son sac et s’endort d’un sommeil pesant, agité de
cauchemars. Là, dans cette cuisine où l’odeur fade qu’il avait décelée dans la
cave juste en dessous lui semble remonter, Pijm rêve lourdement, il se voit
monter l’escalier de la tour, au dessus de la cuisine, plus haut que la
bibliothèque, dans ces tristes chambres d’où sourdaient ces plaintes la nuit où
il était entré subrepticement dans la maison.
*
(à suivre...)
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